Feels Like Heaven
Une lumière blanche, aveuglante. Un silence. Et puis World Clock. Le temps cesse de mesurer les minutes et la seule mesure du temps devient celle du métronome ou des battements de nos cœurs qui résonnent dans nos poitrines.
Le temps semble suspendu par les morceaux aériens des suédois. Le groupe offre une performance intimiste, chaleureuse, quasi familière. La douceur particulière de leurs morceaux criant pourtant de douleurs sont comme des bras nous recueillant après une chute, étant enfants. Ça fait du bien, c’est doux, c’est réconfortant, même quand ça pique.
Et de fait, il faut parfois accepter un moment pénible pour accéder au bonheur. Avec Take The Rain, nous comprenons ainsi que la pluie peut être un cadeau, et qu’il faut la laisser tomber sans chercher à s’en protéger, car certaines averses lavent davantage qu’elles ne mouillent.
Chaque refrain abandonne un peu de lui même au public, jusqu’à ne plus garder que l’essentiel, comme s’ils se déposséder de leurs corps pour n’en garder que l’âme, ce qui va nous toucher le plus profondément. Et malgré tout, le groupe dans toute son humilité semble s’excuser car c’est “All That I’ve Got”. Sur Runaway Dogs, les corps se mettent en mouvement, rappelés à leur réalité animale et corporelle avant que Heavenly Feeling ne donne son nom à cette sensation étrange d’apesanteur qui nous prend à nouveau.
Le paradis n’a peut être jamais été une destination, mais plutôt cette sensation de bien être qu’on ressent à assister à un petit concert dans une salle intimiste, après avoir pleuré tous nos malheurs. Une sensation si plaisante mais tellement fragile qu’on aurait presque peur de la perdre.
Speedway
Alors nous partons à sa recherche pour ne pas la perdre.
Nous avons notre Volvo (On The Road), et nous prenons la route en passant la deuxième.
Speedway surgit dans notre angle mort. Nous sommes figés comme des lapins devant des phares en nous prenant le premier riff de S.O.F en pleine face. Avec eux, plus question de léviter, on a le pied sur l’accélérteur, jusqu’au plancher. Le hardcore des Suédois est d’une rapidité et efficacité folle. Chaque riff avale plusieurs mètres de fosse, ils claquent comme les bandes rugueuses sous les pneus et chaque break ressemble à un freinage trop tardif auquel on n’a pas le temps d’échapper. Le roulement de la batterie martèle nos oreilles comme des pneus lancés à pleine vitesse. Chaque titre transforme le pit en échangeur autoroutier où les trajectoires des side to side s’entrecroisent de façon chaotique. Tout est propulsion, et Touch. Passion Play et son solo vintage clôture le set comme une bande son pour notre roadtrip.
À cet instant, on croit sincèrement foncer vers une promesse. On accélère tous dans la même direction, persuadés qu’au bout de cette ligne droite quelque chose nous attend. On s’apprête ensemble à accéder à Another Life, en espérant qu’elle sera pareille au Paradis qu’on vient juste de goûter. On ignore simplement que la sortie n’est pas celle indiquée sur les panneaux. Certaines routes ne mènent pas au salut.
Angel Du$t
Nous venons d’être percutés. Le premier souffle de DU$T soulève la salle. Nous sommes désorientés. Nous perdons tous nos repères dans ce nuage de poussière. Les corps se cognent les uns dans les autres comme si notre véhicule avait fait un tonneau. Et ce n’est pas Toxic Boombox qui va nous aider à y voir plus clair. Son rythme ultra rapide nous prend dans sa tornade. Comme pris de panique, certains montent sur scène pour s’en jeter dans un acte désespéré.
On pensait avoir atteint le paradis, mais on se retrouve à manger la poussière, et quelques coups. Le concert ressemble davantage à un purgatoire qu’à un lieu paradisiaque, et pourtant, tout le monde semble y prendre du plaisir.
La beauté de la musique d’Angel Du$t réside dans le fait qu’ils ignorent les frontières musicales avec une insolence rare. Leur hardcore refuse de choisir entre insolence punk, power pop cabossée et groove contagieux. La nonchalance tutoie la rage, la pop se frotte au bitume sans jamais salir ses harmonies. Derrière les uppercuts de The Knife ou Headstone, surgissent les harmonies lumineuses de Take My Love ou Brand New Soul, comme si les Beach Boys avaient grandi à Baltimore. Une douceur cabossée qui ne cherche jamais à apaiser la violence mais à lui offrir un contrechamp.
Justice Tripp dirige ce désordre avec l’élégance des gens qui n’ont plus rien à prouver. Pas un geste de trop. Pas une posture. Seulement cette capacité presque surnaturelle à faire naître de la cohésion au cœur du chaos… avec une nonchalance presque désinvolte. Et finalement, dans ce chaos semble surgir de l’harmonie : la cohésion d’un groupe qui commence à se former. Les sing alongs effacent les individualités pour former un choeur unique. Pendant quelques secondes, chacun abandonne son propre récit pour rejoindre celui du groupe. On aurait envie de…stay ici pour toujours.
Et soudain tout prend sens. Le ciel de début de soirée n’était qu’un mirage. L’autoroute était une pente. Angel Du$t nous rappelle que toute élévation commence par le bas, et par de nombreuses chutes. Mais toujours avec des bras pour nous relever, parce que nous ne sommes pas seuls. Et la poussière n’est plus vue comme un résidu, mais comme ce dont sont faits les souvenirs qui résistent au temps. Parce que beaucoup de beaux souvenirs se créent dans ces petites salles : nous y construisons notre petit monde, qui n’est pas un Paradis certes, mais qui est un monde suffisamment plaisant pour vouloir s’y retrouver régulièrement. Angel Du$t aura été la Stepping Stone vers ce plus grand bonheur.
Lorsqu’ils Turn Off The Guitar, nous quittons le Glazart, les chaussures couvertes de poussière. Mais parfois la poussière vaut mieux que toutes les absolutions.
