Loathe : A Stranger To You [FR/EN]

[English version below] Six ans. Il aura fallu attendre six longues années pour voir Loathe donner un successeur à I Let It In And It Took Everything, un disque qui a largement contribué à installer les anglais parmi les formations les plus passionnantes de la scène metal moderne. Depuis, les Britanniques s’étaient montrés plutôt discrets. Ils sont finalement de retour avec A Stranger To You, paru le 17 juillet chez SharpTone Records. Une attente interminable qui s’accompagne forcément de nombreuses attentes… Loathe est-il parvenu à se réinventer sans perdre ce qui fait sa singularité ?

L’album s’ouvre avec Entrance, une introduction presque trompeuse. Piano, nappes ambiantes, voix légèrement râpeuse au flow qui évoque parfois le R&B : Loathe prend son temps et installe une atmosphère douce, presque cotonneuse, portée par quelques touches jazzy et groovy. Une entrée en matière qui ne laisse absolument pas présager ce qui va suivre.

Cette montée progressive trouve une suite logique avec Block Of Flats. Le groupe poursuit dans une ambiance calme, presque électronique, avec un morceau aussi doux que reposant, qui colle parfaitement à cette vibe estivale au moment de sa sortie. Puis, sans prévenir, tout explose. La batterie surgit, les guitares s’embrasent et le screamo fait irruption. C’est jouissif. À l’image de Loathe, le morceau oscille sans cesse entre contemplation et violence, avançant par vagues jusqu’à devenir presque inclassable. Avec près de six minutes au compteur et une multitude d’idées qui s’enchaînent, il demandera probablement plusieurs écoutes pour être pleinement apprivoisé.

Cette alternance permanente devient rapidement le véritable fil rouge de l’album. Fortress Down vient rassurer les amateurs du Loathe que l’on connaît déjà. On y retrouve immédiatement ce côté nostalgique et shoegaze qui fait la force du groupe : la rythmique, les textures, les effets de voix, cette ambiance si particulière… Si on devait résumer l’identité de Loathe en un morceau, ce serait probablement celui-ci. Plus classique dans sa structure, il se montre également plus accessible.

À l’inverse, Gemini replonge immédiatement dans quelque chose de beaucoup plus lourd. Les guitares et la basse saturées flirtent presque avec le beatdown, tandis que le screamo reprend toute sa place. Le morceau dégage une énergie qui semble taillée pour le live. Entre sa parenthèse électronique proche de l’EDM et son breakdown, il concentre énormément de tension en très peu de temps.

Et c’est finalement ce que Loathe réussit le mieux sur A Stranger To You : ne jamais laisser l’auditeur s’installer dans une seule ambiance. Les courts interludes, comme Nothing Like The Knife, participent pleinement à cette sensation de mouvement permanent. Harder To Pretend, lui, offre une véritable bouffée d’air frais. Le chant clair de Kadeem France y dévoile toute sa richesse, porté par une instrumentation plus douce et résolument shoegaze. Une nouvelle démonstration de l’étendue de sa palette vocale, capable de passer avec une facilité déconcertante des passages les plus mélodiques aux explosions les plus viscérales.

L’album surprend également par ses nombreuses collaborations. Le morceau avec Bucki Sugar, construit autour d’un flow rappé, déroute forcément lors de la première écoute tant il tranche avec ce qui l’entoure. Pourtant, il fonctionne presque comme une respiration avant que Revenant, avec NOWHERE2RUN, ne replonge dans des sonorités plus lourdes et saturées. Cette succession de montées, de descentes et de changements de direction donne parfois l’impression d’être dans des montagnes russes. On reçoit énormément d’informations, mais paradoxalement, l’ensemble reste particulièrement digeste.

Les passages les plus contemplatifs sont sans doute ceux où Loathe touche le plus juste. The Way It Breaks, en compagnie de Mansur Brown, est un immense coup de cœur. Tout y respire la nostalgie : les textures électroniques discrètes, la voix noyée dans la réverbération, cette douceur permanente qui charge le morceau d’une émotion presque palpable.

Cette approche se prolonge avec Meet My Maker, qui pousse encore davantage le curseur shoegaze et rappelle parfois des formations comme Thornhill ou Moodring, tout en conservant cette identité propre à Loathe. Fangs, plus minimaliste, s’appuie sur une guitare acoustique, une basse très présente et un chant délicat pour maintenir cette atmosphère suspendue.

La collaboration avec le chanteur australien Jordan Rakei sur The Ladder confirme l’ouverture musicale du groupe. Le morceau débute comme une simple session acoustique avant de prendre une forme plus traditionnelle. Les deux voix se répondent avec beaucoup de naturel et le résultat est particulièrement réussi.

Le point culminant de l’album reste sans doute Gifted Every Strength. Pendant près de huit minutes, Loathe pousse sa logique jusqu’au bout. Le morceau débute dans une violence écrasante avant de perdre progressivement en intensité, puis repart soudainement sur un changement de rythme brutal qui donne presque l’impression d’écouter un autre titre. Quelques minutes plus tard, place à un solo de guitare, puis à une nouvelle rupture où guitare acoustique et mélodies nostalgiques prennent totalement le relais, jusqu’à évoquer une musique de jeu vidéo particulièrement apaisante. Déconcertant, mais fascinant. Une nouvelle démonstration du goût de Loathe pour les compositions évolutives, qui ne cessent de surprendre.

Cette longue respiration prépare idéalement No Stranger To You, conclusion naturelle de l’album. La transition est d’une fluidité remarquable et permet de retrouver une dernière fois cette identité si particulière : le chant clair de Kadeem France, cette nostalgie omniprésente et ce shoegaze enveloppant. Le « Come On, Wake Up » qui surgit au milieu du morceau ouvre brièvement sur une poussée plus grungy avant de laisser l’album s’éteindre avec douceur.

Au final, A Stranger To You est un disque qui refuse constamment de choisir entre violence et contemplation. Très ambiant dans son ensemble, il sait pourtant envoyer des déflagrations lorsque le moment l’exige. Loathe pioche dans une multitude d’influences, s’entoure de musiciens venus d’horizons parfois très éloignés du metal et construit un album particulièrement éclectique. Tout ne plaira peut-être pas à tout le monde, mais chacun devrait pouvoir y trouver son compte. Le soin apporté aux transitions, ces longues fins instrumentales qui relient naturellement les morceaux et cette impression d’écouter une œuvre pensée comme un tout renforcent encore cette sensation d’unité. Après six ans d’attente, Loathe signe un retour ambitieux, déroutant par moments, mais profondément personnel. Pour notre part, l’attente en valait largement la peine.


Tracklist :
1. Entrance
2. Block Of Flats
3. Fortress Down
4. Gemini
5. Nothing Like The Knife
6. Harder To Pretend
7.اثينا
8. Revenant
9. The Way It Breaks
10. Meet My Maker
11. Fangs
12. The Ladder
13. Gifted Every Strength
14. No Stranger To You…

[ENGLISH VERSION] Six years. It took six long years for Loathe to release a follow-up to *I Let It In And It Took Everything*—a record that played a major role in establishing the British band as one of the most exciting acts in the modern metal scene. Since then, the group had kept a relatively low profile. They have finally returned with *A Stranger To You*, released on July 17th via SharpTone Records. Such an interminable wait inevitably brings high expectations… Has Loathe managed to reinvent themselves without losing what makes them unique?

The album opens with « Entrance, » a somewhat deceptive introduction. With piano, ambient soundscapes, and a slightly raspy vocal delivery reminiscent of R&B, Loathe takes their time establishing a soft, almost airy atmosphere, accented by jazzy, groovy touches. It is an opening that gives absolutely no hint of what is to come.

This gradual build-up finds a logical continuation in « Block Of Flats. » The band maintains a calm, almost electronic mood with a track that is as gentle as it is soothing—perfectly matching the summer vibe of its release. Then, without warning, everything explodes. Drums kick in, guitars ignite, and screamo vocals burst forth. It is exhilarating. True to Loathe’s style, the track constantly oscillates between contemplation and violence, surging in waves until it becomes almost impossible to categorize. Clocking in at nearly six minutes and packed with a multitude of ideas, it will likely require several listens to fully grasp.

This constant alternation quickly becomes the album’s defining thread. « Fortress Down » reassures fans of the Loathe they already know. It immediately showcases the nostalgic, shoegaze-infused sound that is the band’s greatest strength: the rhythm section, the textures, the vocal effects, and that distinctive atmosphere. If we had to sum up Loathe’s identity in a single track, this would likely be the one. More conventional in structure, it also proves to be more accessible.

In contrast, « Gemini » immediately plunges back into something much heavier. The distorted guitars and bass flirt almost with beatdown, while screamo elements take center stage once again. The track radiates an energy that seems tailor-made for live performance. Between its EDM-adjacent electronic interlude and its breakdown, it packs a tremendous amount of tension into a very short span of time.

Ultimately, this is what Loathe does best on *A Stranger To You*: never allowing the listener to settle into a single mood. Short interludes like « Nothing Like The Knife » play a key role in creating this sense of constant motion. « Harder To Pretend, » meanwhile, offers a genuine breath of fresh air. Kadeem France’s clean vocals reveal their full richness here, carried by softer, decidedly shoegaze-inspired instrumentation. It is yet another demonstration of his vocal range, capable of shifting with startling ease from the most melodic passages to the most visceral outbursts.

The album also surprises with its numerous collaborations. The track featuring Bucki Sugar—built around a rap flow—is bound to catch the listener off guard at first, given how sharply it contrasts with the surrounding material. Yet, it serves almost as a moment of respite before « Revenant » (featuring NOWHERE2RUN) plunges back into heavier, distorted sounds. This succession of peaks, valleys, and shifts in direction creates a rollercoaster-like experience. You are hit with a vast amount of information, yet paradoxically, the whole thing remains remarkably easy to digest.

The more contemplative passages are arguably where Loathe hits the mark most effectively. « The Way It Breaks, » featuring Mansur Brown, is a standout favorite. Everything about it exudes nostalgia: the subtle electronic textures, the reverb-drenched vocals, and that persistent gentleness that imbues the track with an almost palpable emotion. This approach continues with « Meet My Maker, » which leans even further into the shoegaze sound—at times recalling bands like Thornhill or Moodring—while retaining Loathe’s distinctive identity. « Fangs, » a more minimalist track, relies on acoustic guitar, prominent bass, and delicate vocals to sustain a suspended atmosphere.

The collaboration with Australian singer Jordan Rakei on « The Ladder » underscores the band’s musical openness. The song begins as a simple acoustic session before evolving into a more traditional structure. The two vocalists trade lines with great natural ease, and the result is particularly successful.

The album’s high point is arguably « Gifted Every Strength. » Over the course of nearly eight minutes, Loathe fully commits to their artistic vision. The track opens with crushing intensity before gradually subsiding, only to suddenly surge back with …a sudden shift in tempo that makes it feel almost like listening to a different track. A few minutes later, a guitar solo takes over, followed by another break where acoustic guitar and nostalgic melodies come to the fore, evoking the sound of a particularly soothing video game score. Disconcerting, yet fascinating. It is yet another demonstration of Loathe’s penchant for evolving compositions that never cease to surprise.

This extended breather sets the stage perfectly for « No Stranger To You, » the album’s natural conclusion. The transition is remarkably fluid, allowing that distinctive identity to shine through one last time: Kadeem France’s clean vocals, that pervasive sense of nostalgia, and the enveloping shoegaze sound. The « Come On, Wake Up » refrain that emerges midway through the track briefly gives way to a grungier surge before letting the album gently fade out.

Ultimately, *A Stranger To You* is a record that steadfastly refuses to choose between violence and contemplation. While largely atmospheric, it knows exactly when to unleash explosive bursts of energy. Loathe draws from a multitude of influences, collaborating with musicians from backgrounds far removed from metal to craft a truly eclectic album. Not everything here will appeal to everyone, but there is something for everyone to enjoy. The meticulous attention paid to transitions—those long instrumental outros that seamlessly link the tracks—and the sense of a cohesive, unified work further reinforce the album’s integrity. After a six-year wait, Loathe has delivered an ambitious comeback that is occasionally disorienting but deeply personal. For my part, the wait was well worth it.

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