BE NOT AFRAID (ou peut-être un peu) – Polyphia [FR/EN]

Imaginez. Vous n’avez dormi que trois heures la nuit dernière. La seule chose que vous avez dans l’estomac, c’est un café et une cigarette. Nous sommes le 23 décembre et votre mère vous demande de l’accompagner au centre commercial. Des chansons de Noël résonnent dans les allées à plein volume tandis que des dizaines d’enfants courent à côté de vous en hurlant. Ah oui, vous êtes en gueule de bois, votre pull vous gratte et vous sentez l’étiquette de votre jean vous chatouiller le bas du dos. C’est à peu près le niveau d’overstimulation que j’ai ressenti en écoutant le dernier album de Polyphia. BE NOT AFRAID, n’ayez pas peur de perdre votre habileté à penser et fonctionner correctement si vous êtes de près ou de loin neuroatypique. Car cet album est… intense. Ce qui m’a surpris, très honnêtement, car jusqu’ici la musique de Polyphia avait réussi à nourrir mon cerveau exigeant de la meilleure des manières, avec ses signatures rythmiques cinétiques et les arpèges math-rock qui ont fait son succès. Mais j’ai bien peur que les nouvelles textures sonores et les choix de production soient un peu trop agressifs à mon goût, ce que j’avais pressenti en entendant le single POWER IN THE BLOOD. 

Je n’ai jamais été fâchée avec la musique extrême, bien au contraire. Les morceaux de Skrillex ont été la bande-son de mon adolescence, voilà de nombreuses années que j’arpente les scènes hard techno d’Europe à la recherche des meilleurs sets et si vous me cherchez dans un festival de métal, vous me trouverez probablement en plein milieu du mosh-pit. Mais voilà : BE NOT AFRAID n’est pas seulement un album de musique extrême. C’est une tentative visant à rassembler différents genres musicaux sous une même bannière, sans nécessairement les adapter les uns aux autres de la meilleure des manières. La phrase la plus juste que nous ayons trouvée avec mes autres amis auditeurs de Polyphia est la suivante : “Je vois où ils veulent aller, mais en même temps non”, comme lorsque quelqu’un cherche à vous expliquer un concept nébuleux que vous saisissez vaguement sans arriver à en comprendre toute la substance et la profondeur. En écoutant BE NOT AFRAID, la pensée “Ils y sont presque, mais il manque quelque chose pour faire fonctionner le tout” m’a plusieurs fois traversé l’esprit. Car l’idée de l’album en elle-même n’est pas mauvaise : marier l’identité unique de Polyphia avec d’autres influences venues de la bass music et d’autres sous-genres de la musique électronique, ce qui fait sens au regard des explorations musicales menées jusqu’ici par le groupe.  

En plusieurs moments de ma session d’écoute, je me suis trouvée perdue entre les morceaux et au sein des morceaux eux-mêmes. Un storytelling semble essayer d’émerger, incarné par un panel de voix différentes toutes mixées de manières assez agressives, mais il est difficile d’en déceler le sens tant il est noyé dans des couches épaisses de bruit, comme si différents morceaux d’une histoire avaient été posés ici sans un fil rouge pour les connecter. Les choix en matière de mix, très tranchant, industriel et frénétique, m’ont parfois donné l’impression d’écouter des bruits de chantier ou une compilation YouTube de dix heures des meilleurs sons d’hélicoptères (je suis persuadée que ça existe). Et il faut avouer que j’aurais largement considéré tout cela comme de l’amateurisme si nous ne parlions pas d’un groupe aussi populaire et apprécié que Polyphia. Je n’ai jamais trouvé cela auparavant dans leur musique, d’autant plus que je considère Remember that you will die comme un excellent album. Et j’ai, pour vous dire, même trouvé dans cet album une comparaison pertinente avec le groupe de breakbeat français des années 2010 C2C, que j’ai adoré à l’époque mais dont la musique est, il faut bien se l’avouer, un peu dépassée aujourd’hui. Le seul morceau qui m’ait fait retrouver le Polyphia d’avant est J-BOMB, le neuvième de l’album, mixé de manière un peu moins intense que les autres et empreint de ce taping math-rock à la Tim Henson qui m’avait fait chavirer pour le groupe la première fois que j’avais entendu sa musique. Sur un aspect technique pour autant, la musique reste fidèle à elle-même : précise, juste et parfaitement exécutée. Et j’insiste sur ce point, car je ne veux pas que vous pensiez que je suis juste là pour cracher mon venin. 

Une autre qualité que je dois reconnaître à Polyphia est sa capacité à prendre des risques et explorer des chemins nouveaux, même si cela implique de perdre une partie de son audience. Car de ce que j’ai pu lire depuis sa sortie, de nombreux fans ont adoré BE NOT AFRAID. Alors, peut-être suis-je passée à côté de quelque chose, d’une subtilité, ou bien ne suis-je simplement pas le public de cet album. Mais je ne dois pas en être très loin. J’aurais peut-être plus largement apprécié voir Polyphia travailler sur ce projet avec des artistes comme Kill the Noise ou Sullivan King, qui n’ont plus à prouver leur capacité à faire sonner métal et bass music ensemble de manière exceptionnelle. Une chose est sûre : le groupe semble engagé dans un processus de renouvellement continu que nous ne pouvons que saluer au regard du nombre de formations qui se contentent aujourd’hui de trouver la formule qui fonctionne et de l’appliquer encore et encore jusqu’à ce que la sensation de fraîcheur s’estompe et que les morceaux finissent par tomber dans les limbes d’une playlist Spotify. Alors si je peux vous demander une dernière chose : ne construisez pas votre opinion sur cet album à la seule lecture de cette chronique et allez l’écouter par vous-mêmes. Vous saisirez peut-être quelque chose que je n’ai pas su voir, et je serai alors ravie d’en débattre avec vous ! 

Tracklist

1.LET THERE BE LIGHT

2.WITH EYES TO SEE

3.SCREWTAPE

4.POWER IN THE BLOOD

5.THEY KNOW WHAT THEY DO

6.MARK OF THE BEAST

7.CAN YOU FEEL IT

8.NEAR DEATH

9.J-BOMB

10.DENY THE FLESH

11.DEVIL GET BEHIND ME

12.FEAR GOD

(English version)

BE NOT AFRAID (or maybe just a little) – Polyphia 

Imagine. You only had 3 hours of sleep last night. The only things in your stomach are a coffee and a cigarette. It’s December 23rd and your mom asked you to go with her to the mall. Christmas carols are blaring through the aisles while dozens of children run and scream all around you. Also, you’re hungover, your sweater is itchy and you can feel the tag of your jeans tickling your lower back. That’s pretty much the level of overstimulation I felt while listening to Polyphia‘s latest album. BE NOT AFRAID, to lose your ability to think or function properly if you’re ever slightly neurodivergent. Because this album is, well… a lot. Which surprised me to be honest, because up until now Polyphia’s music had actually fed my nerdy brain in the best possible way, with its kinetic time signatures and the math-rocky arpeggios that made their success. But I’m afraid (even if they told me not to be) that the new sound textures and the production choices are a bit too much for me on this one, something I had anticipated ever since POWER IN THE BLOOD came out. 

I’ve never been upset with heavy music, quite the opposite in fact. Skrillex’s tunes have been the soundtrack of my teenage years, I’ve been a hard techno rat for quite a few years and if you ever look for me at a metal festival, you’ll probably find me in the middle of the moshpit. But here’s the thing : BE NOT AFRAID is not just a heavy album. It’s an attempt to bring different genres under one banner, without necessarily blending them together in the most effective way. The best sentence we’ve found with my fellow Polyphia enjoyers to describe this turning point in their music is : “I see what they mean, but at the same time I don’t”. Just like when someone tries to explain a concept that you can vaguely picture yourself, but not fully comprehend and therefore enjoy. While listening to BE NOT AFRAID, I caught myself thinking “They’re almost there, but something’s not clocking”. Because the very idea behind the album itself, the one we can read beneath the music, is actually not that bad : mixing Polyphia’s iconic identity with influences from bass music and other electronic subgenres, which could make sense given what they’ve been exploring musically speaking for the last years. But I feel like something in the production failed to reach that purpose. 

At many points along the listening session, I felt lost in between the tracks and within the tracks themselves. A storytelling tries to emerge, embodied by a whole range of different voices aggressively mixed, but it’s hard to grasp its meaning, as if different pieces of stories had been placed here without a red string to connect them. The production choices, very sharp, industrial and hectic, made me feel like I was listening to some construction site noises or a ten-hour Youtube video compiling the best helicopter sounds. All of this could have easily been considered amateurism if we were not talking about a band as popular and as appreciated as Polyphia. I’d never found this before in their music, especially compared to how much I consider Remember that you will die being an excellent album. At some points, I even drew parallels with French 2010’s breakbeat band C2C, which I really enjoyed at the time but sounds a bit outdated nowadays. The only song that felt like the old Polyphia to me is J-BOMB, the ninth track of the album, less heavily produced than the others and steeped with Tim Henson’s math-rock taping that got me into Polyphia’s music. On a technical aspect, everything is as it’s always been with the band : precise, fair and perfectly executed. And I want to emphasize this point, because I don’t want you to think I’m just here for hate-speech.

Another thing we have to acknowledge is Polyphia’s willingness to take risks and explore new paths, even if that means losing some fans along the way. Because from what I’ve read so far, many fans have really enjoyed the album. So, maybe I missed something, or I’m just not the right audience for this album. But I’m certainly not far from it. I just would have really appreciated seeing the band benefit from the skills of artists such as Kill the noise or Sullivan King on this album, who proved numerous times how good metal music and dubstep can work together. One sure thing is that the band seems in an ongoing process of renewal, that we can only salute facing how a lot of other bands are content to just find the right formula and apply it over and over until the newness fades and they fall into the oblivion of a Spotify playlist. So if I may ask for just one last thing : please don’t base your opinion of BE NOT AFRAID entirely on this review and go listen to it for yourself. Maybe you’ll catch something I didn’t and I’ll be more than pleased to discuss it with you ! 

Soprettyrocker
Soprettyrocker
Live music enthusiast

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