Draconian – Under A Godless Veil

 

Comment réussir à s’exprimer sur un album tellement beau qu’il vous coupe tous vos mots ? Quand vous êtes touchés au point de ne plus réussir à vous défaire de l’atmosphère jetée par la musique, qui vous hante encore ?

Ce sont les premières interrogations que j’ai eues après avoir écouté le nouvel album de Draconian, Under A Godless Veil. Ce sont des interrogations que j’ai toujours, après l’avoir écouté pour la dixième fois, tentant de poser des mots sur toutes les émotions que transmettent les dix nouvelles chansons du nouvel opus du groupe suédois.

 

 

Draconian est un groupe de Doom Metal Gothique, emportant toujours le spectateur dans une atmosphère sombre et mélancolique. Les membres aiment par ailleurs traiter de différentes théologies et mythes dans leur musique. Under the Godless Veil est leur septième album studio, cinq ans après la sortie de Sovran, et le deuxième album avec Heike Langhans, leur chanteuse actuelle.

 

Cet album tourne autour du mythe gnostique de la Création, croyances émergeantes des vieux écrits de Platon. Si vous n’êtes pas vraiment familiers avec le concept, voici un résumé simplifié qui vous permettra d’apprécier cette œuvre à sa juste valeur.

Cette version de l’Histoire suggère qu’au tout début, lorsqu’il n’y avait encore rien, un Dieu conscient se réveilla. De lui émanèrent différentes sources de pouvoirs, des caractéristiques spéciales, qui peuvent symboliser des idées comme la grâce, la considération, la raison… Et qui sont représentées par des Eons (des émanations vivantes du Dieu) vivant dans le Plérôme (le monde céleste). Ces Eons sont donc des personnifications de certains concepts et fonctionnent par paires, des couples masculin/féminin pour respecter l’équilibre du Monde. Sophia est l’Eon qui représente la Sagesse et la part féminine de Dieu. Cependant, elle fut si passionnée par ce monde autour d’elle qu’elle décida de créer quelque chose, seule, sans sa contrepartie masculine et la bénédiction du Dieu. Elle donna ainsi naissance à un être difforme, un monstre, qui absorba une partie du pouvoir de sa mère. Il peut être vu comme la personnification de l’Ego et est souvent appelé Demiurge. Sophia créa alors un voile pour le cacher, censé représenter le ciel, la séparation entre le monde matériel et le monde supérieur. Dans ce monde, sous ce voile, son enfant pouvait régner comme il le désirait. Sophia, après voir réalisé sa faute, fut exilée du monde supérieur. Elle sombra dans un tumulte d’émotions liant la rage, la tristesse, le chagrin, le dégoût et la honte. Ces émotions se condensèrent pour permettre à son enfant de créer un monde fait de matière : notre monde. Depuis, le repentir de Sophia l’a ramenée des abîmes jusqu’aux portes du monde supérieur, où elle attend dans une sorte de purgatoire d’être enfin relevée de sa déchéance. Par ailleurs, le groupe écrit beaucoup d’après le courant gnostique Séthien, selon lequel le Demiurge créa d’abord l’Adam et l’Eve de la bible, qui engendrèrent ensuite plusieurs enfants dont Seth, leur troisième fils, dont nous descendons.

Avec un thème aussi profond, il devient évident que les chansons de l’album vont aussi provoquer un tumulte d’émotions qui vont nous emporter. Pour moi, c’est totalement réussi. Cet album n’est pas forcément plus heavy et plus épique que les précédents, mais certainement beaucoup plus sombre et subtil dans son atmosphère.

 

 

L’album débute avec le morceau intitulé Sorrow of Sophia. C’est une musique lancinante qui nous frappe tout du long par les tristes émotions ressenties par cette Eon. La tristesse, le chagrin et la mélancolie ont une part importante ici, avec les guitares lentes et profondes ainsi que les autres instruments à cordes rajoutés pour l’effet dramatique, comme le violon. La voix douce d’Heike nous berce, mais la colère et la honte frappent soudainement par endroit, avec une musique plus lourde et des growls qui surgissent. Quelques mots parlés au milieu de la chanson viennent compléter le sentiment de désespoir. On se sent transporté dans la succession des émotions ressenties par Sophia durant sa chute. Les paroles sont magnifiquement écrites et permettent de venir compléter la profondeur du morceau. On entend beaucoup de références à l’histoire de Sophia “Sophia is forgiven, the mother of our prison… Always weeping for the world… Her eyes torn by guilt…” rappelant sa culpabilité et son désir de se racheter. De même, un autre aspect de la chanson est le devoir pour les humains de prendre conscience de ce monde et de pouvoir élever leurs âmes pour rejoindre le monde céleste et ainsi devenir immortel, spirituel, autre pensée importante des gnostiques. On le remarque à travers certaines paroles comme “And we have these souls and through her we are ascension” ou encore la dualité “Holding” puis “Shedding the burden of time”.

 

 

Le second morceau, The Sacrificial Flame, est écrit du point de vue des humains, de la vie matérielle. Il s’articule comme des supplications et des prières, pour quitter cette condition, cette prison, mais aussi pour en finir avec les souffrances générées par le fils de Sophia (“You brought death, heartbreak and pain… And here, each flower, each flame, every new-born child wears a garment of sorrow”). Il évoque par ailleurs Achamoth, qui est un autre nom de Sophia, souvent vu comme une version inférieure de l’Eon (il peut exister une dualité entre l’esprit corrompu, inférieur, et l’esprit supérieur de Sophia). Au niveau musical, les guitares se font beaucoup plus lourdes que le morceau précédent, conscientes du fardeau que porte le monde matériel, ne laissant que quelques moments de répit. Le chant clair d’Heike sonne comme des supplications adressées à Dieu et les growls très présents d’Anders évoquent la colère et la souffrance des vivants. La guitare mise en avant nous offre une mélodie tourmentée, bien que parfois un peu teintée d’espoir.

 

Presque sans aucune transition, Draconian enchaîne avec la composition suivante intitulée Lustrous Heart. Ce n’est pas celle qui m’a le plus marquée mais elle est composée comme une boucle avec une mélodie de guitare presque addictive. La chanson se termine comme elle commence, de même que les paroles qui sont répétées une deuxième fois dans la chanson. Le chant doux des refrains contraste avec les growls. Encore une fois, le morceau parle de briser la boucle des réincarnations des âmes dans le monde matériel et de plutôt chercher l’élévation, idée mise en musique de manière très réussie si on considère toutes les boucles et répétitions que l’on peut entendre, sans que cela ne vienne gêner l’harmonie de la pièce musicale.

 

 

Suite logique, la bande enchaîne avec Sleepwalkers. De même que les chansons précédentes, il s’agit d’une vision des êtres humains emprisonnés dans le monde matériel. Cependant, cette chanson l’évoque d’une manière beaucoup plus triste et sombre, qui vient hanter le spectateur. La guitare se fait plus lente encore et les parties en chant clair sont presque sans conviction malgré la voix magnifique, comme s’il n’y avait plus d’intérêt à vivre cette vie matérielle. Nous vivons et agissons dans ce monde, mais nous n’avons pas conscience de qui nous sommes réellement et nous sommes prisonniers de cette condition, d’où le titre de Somnambule : “Hopeless, unaware, I’m gone and I’m sleepwalking, nothing but rattling chains, I’m naked and I’m sleepwalking… In this cell we call home, lost in this iron-clad song”. Le thème de la prison revient sans cesse dans le morceau, c’est la prison charnelle, le corps qui empêche l’âme de s’élever. Certaines parties de la chanson portent davantage d’espoirs avec la mélodie qui s’allège un peu, mise sur le devant de la scène, alors que les cris en fond se font tantôt implorants, tantôt accusateurs envers le créateur des humains et de la misère dans laquelle il les a jetés “Look at Me…Look at You”. Les deux voix se joignent lors des refrains sur une mélodie plus explosive afin qu’ils puissent se rendre compte ensemble de leur condition et se battre pour la dépasser.

 

 

Le morceau suivant s’intitule Moon Over Sabaoth. Pour les gnostiques, Sabaoth serait un des enfants du Demiurge qui aurait détrôné son père avant de se repentir devant Sophia. Dans certains courants, il serait le Demiurge lui-même, qui symboliserait les forces du mal, relié à la planète Saturne. Dans cette chanson, le groupe évoque le pouvoir du Dieu sur Saturne, ainsi que les ténèbres et la désolation qu’il a amenés avec lui. La chanson se veut plus lourde et violente, voulant instaurer un climat de peur et d’inquiétude. Les growls sont présents sur l’intégralité des paroles et la voix claire est relayée au second plan pour quelques vocalises inquiétantes. Sur les refrains, Heike se joint au chant mais seulement pour donner du relief aux cris d’Anders. On ressent clairement l’atmosphère maléfique du souverain et le chant appelle à la rébellion contre cette puissance.

 

On entame la deuxième moitié de l’album avec Burial Fields, où Heike reprend le rôle de Sophia pour parler à Christos, interprété par Anders, son partenaire censé aider les humains à prendre conscience de leur condition, comme un prophète. Le morceau abandonne les lourds riffs de metal pour se concentrer sur quelque chose de beaucoup plus atmosphérique, empli d’émotions, qui touche instantanément. Le chant est juste fantastique, planant, accompagné seulement par de lentes percussions et les touches éthérées qui nous plongent dans l’ambiance de la complainte d’une Sophia profondément affligée. Lorsqu’elle termine sa partie, son chant reste suspendu et continue dans de très belles envolées tandis que Christos vient lui répondre d’une voix parlée, reprenant ses termes d’une façon touchante, comme s’il apportait la paix dans cet album. Ce morceau est incroyable.

 

 

Cela nous mène à la septième composition de l’album, The Sethian. Autre pièce phénoménale, elle nous emmène sur les traces du croyant luttant pour redonner la conscience du monde aux gens, qu’ils retrouvent le bon chemin et abandonnent leur faux Dieu maléfique pour élever leurs âmes plus haut encore. Les cris déchirants en fond pour accompagner Heike sur les couplets sont extrêmement touchants, de même que les paroles qui reflètent la constatation de la désolation du monde actuel “And you forget your god is a demon, I bleed in the lies you are preaching. The world is dreaming (and) your god is a demon, and mine is a mountain of souls’ screaming”. Les refrains sont certainement à classer dans les parties les plus lourdes et extrêmes de l’album, avec les guitares très présentes et le rythme rapide qui s’impose sur le growl d’Anders qui n’abandonnera jamais face à la bataille qu’il doit mener pour illuminer les humains.

 

Sans transition, Claw Marks On The Throne débute avec ses guitares mélancoliques et son chant calme. Le parlé de cette chanson est comme une prophétie, une histoire qui nous revient. Ce morceau aborde la mort et le défilé du temps d’une façon très fataliste et triste. La chanson monte progressivement en intensité pour nous emmener dans un tourbillon dont nous ne pouvons nous échapper : le Temps. Pourtant, on peut apercevoir l’espoir dans certains passages, notamment par une atmosphère un peu plus claire et des paroles encourageantes, dont le dernier mot crié à plein poumons : “Rise !”.

 

Night Visitor est un morceau un peu différent des autres. Il garde une superbe atmosphère mélancolique, chantée uniquement par Heike, sans agressivité, avec les guitares les plus nostalgiques de tout l’album. Cependant, il est le seul morceau à ne pas entrer dans les concepts et mythes gnostiques. Au contraire, il est plutôt centré sur un « je » désespéré, presque au bord du suicide. Chanson un peu compliquée à interpréter, elle peut avoir plusieurs sens, mais elle me laisse avec la sensation de quelqu’un qui aurait tout fait pour aller mieux sans succès et qui se laisse sombrer jusqu’à tout abandonner… “A never-ending repetition to melt the frozen sun”, que je vois comme la métaphore de son cœur, qui finalement se termine de façon tragique “I’ll own my pain and put down my feet… No joy but the dawn of peace”. C’est une pièce magnifique.

 

Crédit Photo : Eleni Liverakou Eriksson

 

C’est ainsi qu’arrive la toute dernière composition, d’une durée de 9 minutes. Intitulée Ascend into Darkness, elle vient clore l’album avec un subtil mélange de toutes les émotions qu’a pu nous procurer l’album au cours des 9 chansons précédentes. Elle fait également une synthèse de tous les thèmes abordés dans cet album, évoquant « The Wisdom » (Sophia), le Demiurge, Eden, la tristesse et le pardon de la mère, l’imposture qu’est son fils, étant le faux-Dieu, la mort, l’ascension de l’âme et le désir de révolte contre cette situation. C’est un morceau plein de prières “Dear Mother, have mercy on me”, lancé aussi bien par Anders que par Heike, et d’accusations : “For they are Deceivers… For them there’s no remorse… The Demiurge and the crooked cross, the god-imitator and the harvester of loss”. On retrouve toujours les injonctions pour renverser notre destin “Do not conform to the shroud of fallen daughters and sons”. Enfin, le morceau sonne comme quelqu’un sur le point de s’éteindre, qui donne ses dernières paroles au monde. La fin de la chanson est assez brutale, comme une chute, ce qui reflète finalement assez bien l’esprit et les métaphores de cet album.

 

Pour conclure, je dirais que Draconian nous emmène ici dans un voyage à travers leurs croyances d’une manière extrêmement prenante. Toutes les émotions sont communiquées avec beaucoup de recherche, il est très difficile de s’en défaire. Les paroles sont magistrales. J’ai trouvé que la plupart des morceaux étaient construits de la même façon, notamment avec souvent les guitares lancinantes au début, mais ce n’est pas gênant et colle parfaitement à l’ambiance recherchée. On est totalement emporté dans le tourbillon de souffrances qu’est ce monde, créé par le pêché, la chute et la rédemption.

 

Il s’agit d’un des albums qui m’a le plus touchée cette année. Il va être très difficile pour moi de m’en défaire tant j’ai eu l’impression d’être connectée à ce que transmettait ces chansons.
Si vous ne savez pas quoi écouter prochainement et que le Doom et le Gothique Metal vous attire, il n’y a aucune hésitation à avoir !

L’album sort le 30 octobre 2020 chez Napalm Records.

 

Tracklist :

01- Sorrow Of Sophia
02- The Sacrificial Flame
03- Lustrous Heart
04- Sleepwalkers
05- Moon Over Sabaoth
06- Burial Fields
07- The Sethian
08- Claw Marks On The Throne
09- Night Visitor
10- Ascend Into Darkness

 

 

Margot Patry

En général, j'étudie les Sciences, mais des fois j'écoute de la musique !

3 réflexions sur “Draconian – Under A Godless Veil

  • octobre 25, 2020 à 15 h 07 min
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    Chronique très quali, d’une écriture fantasmagorique littéraire d’une exceptionnelle qualité.
    J’aurais envie de sauter, que dis-je, de bondir à pieds joints dans cet album malgré la quasi certitude de ne pas l’aimer. Mais bon, j’aurais quand même bien envie de faire un bout de route dans cet univers aussi mélancolique que l’auteur ~

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  • octobre 30, 2020 à 15 h 31 min
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    quelle chronique… un vrai régal à relire. BRAVO

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  • novembre 2, 2020 à 7 h 34 min
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    Magnifique album mais aussi magnifique chronique ! Félicitations Margot👍🤘!

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