File compacte devant le Trabendo, pour ce sold out bien mérité. Pas d’écrans géants, pas
d’artifice : une salle à taille humaine, une scène proche. On sait qu’on va vivre
intensément, et chavirer ensemble. Live-Report et Photos par Aurélie Renault.
Aurore ouvre. Leur son est sombre, étiré, parfois abrasif. Des nappes qui grondent, des
voix qui semblent sortir d’un tunnel. Quelques têtes hochent, doucement d’abord. Le
public se meut, s’aventure même sur scène, porté par ces morceaux qui parlent
d’isolement, de murs intérieurs, de vertige. Les téléphones restent dans les poches. On
écoute vraiment. C’est une mise en condition lente, efficace, sans forcer.
Ice Sealed Eyes ne prend pas le même chemin. Dès le premier morceau, ils tapent sec.
Riffs nets, voix projetée, breaks calibrés pour réveiller la salle et nous dégourdir les
jambes. Le premier pit s’ouvre dans la fosse. Ça bouge, ça se rentre dedans, mais sans
chaos gratuit. Le groupe joue de façon millimétrée. Leurs morceaux parlent de chutes, de
réveils brutaux, de voix intérieures qu’on essaie de faire taire sans jamais y parvenir. On
sent qu’ils connaissent cette scène, qu’ils savent comment la faire réagir : ils sont dans
leur élément. Et puis, sans prévenir, contraste total : entre deux titres, des poignées de
bonbons volent dans la fosse. Saint-Nicolas oblige. Sourires d’enfants au milieu des tshirts
noirs. Une douceur sucrée dans une musique qui parle d’endurer. Le geste est
simple, mais il dit tout : ici, on cogne fort, mais on joue ensemble.
Changement de plateau. Quelques minutes. À peine le temps d’ajuster les bouchons
d’oreilles que les lumières tombent.
Resolve arrive, sans artifice. Sandman démarre directement. Le kick claque. La guitare
tranche. La salle répond instantanément. Pas besoin de convaincre : tout le monde est
déjà dedans.
Anthony bouge peu mais regarde beaucoup. Il capte la fosse, les côtés, les visages.
Beautiful Hell déroule ses contrastes : couplets tendus, refrains larges. Les voix
s’entrelacent, propres, maîtrisées, mais jamais lisses. Seasick Sailor garde ce même
équilibre entre mélodie et tension. Un morceau qui parle de perdre l’équilibre, de lutter
contre sa propre houle, de tenir la barre quand tout tangue. Les bras se lèvent. Les
premiers crowdsurfers se font remarquer, comme des corps portés par la même vague.
Le set enchaîne sans pause inutile. Move to Trash, Death Awaits, Bloodlust, Molotov.
Titres comme des avertissements. Il est question de se débarrasser de ce qui nous ronge,
de regarder la fin en face, d’assumer la part animale, de jeter l’allumette dans ce qui doit
brûler. La fosse est compacte. Les corps se percutent. Les refrains sont chantés fort,
parfois faux, mais toujours à plein coeur. Ces morceaux disent la colère, la peur d’être
avalé par ce qui nous dépasse, le besoin de tout brûler pour repartir. Et ce soir, on le fait
ensemble.
Puis, une surprise. Une chanson importante, qui n’était pas sur la setlist, et de laquelle
nous nous étions résignés à devoir faire le deuil douloureux : In Stone. Anthony laisse les
phrases s’étirer, comme si chaque mot devait traverser une couche de roche avant de
sortir. Cœurs pétrifiés, émotions figées, regards qu’on détourne pour ne pas craquer en
sanglots. Plusieurs voix reprennent le refrain à plein poumons. Et lorsque nous regardons
vers le ciel, nous croisons Emerald Skies à travers la fenêtre. Un ciel vert improbable, une
promesse fragile, l’idée qu’il reste une couleur possible au-dessus du béton.
Puis la dernière ligne droite. Surrender, Human, Smile. Trois mots simples. Abandonner ce
qu’on ne peut plus porter. Se rappeler qu’on reste humains dans la machine. Forcer un
sourire même quand il tremble encore. L’énergie revient, moins brute, plus collective. Ces
titres disent l’acceptation, le fait de tomber mais de rester debout, ensemble, imparfaits
mais vivants. Forever Yours marque un pic. Promesse d’attachement, fidélité à ceux qui
traversent les mêmes tempêtes. L’arrivée de Pierre Danel déclenche des cris francs, sans
hystérie. Un solo propre, précis. Un instant de connivence entre musiciens, visible,
sincère.
Older Days conclut. Un regard jeté derrière l’épaule, sur ce qu’on était, sur ce qu’on a
survécu. Pas de nostalgie molle. Juste la conscience du chemin parcouru. Aaron Matts
rejoint la scène. Deux voix, deux textures, un morceau qui parle de passé sans tomber
dans la nostalgie facile. De ce qu’on a été, de ce qu’on refuse d’abandonner. La salle
chante. Fort. Jusqu’à la dernière note.
Les amplis s’éteignent. Pas de grand final théâtral. Juste les musiciens qui saluent,
essoufflés, reconnaissants. On sort lentement. Oreilles qui sifflent. Tee-shirts trempés.
Sourires discrets.
Un concert intense, et surtout humain. Sans surjeu.
Rather fail together than triumph alone, sûrement.
Mais ce soir, c’est un triomphe collectif.
