Regarde Les Hommes Tomber + Decline of The I @Trabendo (18/05/2022)

Le 18 mai dernier, alors que les lycéens préparaient leur baccalauréat, les parisiens avaient rendez-vous au Trabendo pour une soirée hautement philosophique.

La salle est plongée dans le noir, et nous sommes livrés à nous-mêmes face à un écran sur lequel est affiché  « dans le grand / tout un / chacun meurt / de sa petite mort / de rien / du tout ». La phrase est interprétable de différentes manières, et l’on comprend qu’il faudra réfléchir ce soir, nous questionner. Et de fait, en plus d’une projection vidéo travaillée, le groupe nous assène de phrases qui rendent l’exercice d’écoute plus complexe, en le liant à un exercice de l’esprit. Si nous profitons des morceaux joués par la formation, un  « la vie est belle / de mauvaise foi », ainsi que d’autres citations sur la mort venue pour nous faucher, sur le fait d’être poussière demain, ou encore « ce qui nous constitue / tue » et « faites vos / je / sans moi » nous font retomber sur terre. Nous sommes bousculés intellectuellement, remis en questions par rapport à la place que nous occupons dans le monde, sur l’absurdité de la vie et son manque de sens. L’un des visuels nous présente un homme perdu entre le réel et l’imaginaire, et cela nous rappelle notre propre condition de spectateur, perdu entre ce moment privilégié d’un concert, et la réalité hors des murs. Decline of the I est un groupe qui nous bouscule dans notre identité, ce soir. Ils nous déclinent qui nous sommes, en décrivant l’humanité sous toutes ses coutures, et en même temps semblent nous montrer notre déclin, notre chute. Nous avons bel et bien franchi un stade éthique. Le son et les vidéos s’entremêlent si bien que leurs existences semblent intimement liées. Mais la question reste entière : la musique précède-t-elle l’image ? L’image précède-t-elle la musique ?
Musicalement, le groupe propose des morceaux envoûtants, déroutants, ensorcelants, à l’instar du titre Hexenface tout en contraste. Le groupe de post-black metal parisien nous propose une esthétique musicale de grande qualité, qui nous permet d’entrer dans un autre stade : celui de l’abandon aux jouissances de l’immédiateté, d’une musique pensée, forte, pleine de complexité. Nous nous laissons porter par un instrumental tantôt contemplatif, tantôt tourbillonnant, une batterie tintante, perçante, lorsqu’elle n’est pas funeste, et une voix à la fois déchirante et sombre, soutenue par des backvocals puissants (et parfois féminins !)… Une chose est sûre, c’est que leur oeuvre est maîtrisée, et nous transporte dans leur univers à la fois négatif et travaillé. Il n’y a pas de place pour le hasard, de la même manière que leur philosophie ne laisse pas de place pour la positivité et le destin.
Il y aurait même presque une dimension angoissante à leurs titres, mais cela n’est pas sans nous rassurer sur nous-mêmes car « Si l’homme était ange ou bête, il ne pourrait connaître l’angoisse. Etant une synthèse, il en est capable, et il est d’autant plus homme que son angoisse est profonde. » selon Kierkegaard. Mais existe-t-il une issue à tout cela ? A notre condition ? Certainement pas une issue divine, selon les franciliens. En effet, sur Dieu Vide, les musiciens mettent en scène une nature morte, au sein de laquelle siège un verre vide qui se remplit de ce que nous pensons initialement être du vin. Or, au fur et à mesure du titre de 14 minutes au cours desquelles le verre déborde, la boisson se transforme en liquide noirâtre et fumant, comme s’il était corrosif. Les croyances comblent donc un vide, mais font en elle-même davantage de mal, car elles n’apportent pas ce dont nous avons besoin, elles sont un leurre. Ainsi, la sphère religieuse est également mise à rude épreuve. Le quatuor enchaîne les morceaux avec une grande facilité, et l’audience semble réceptive à leur  récit.
Leur performance se clôture sur un « La vie de suffit pas », et il est vrai. Cependant, ce soir, nous sommes heureux d’avoir eu quelque chose de plus que nos vies ordinaires : de la musique, et de l’esprit.

 

 

Nous sortons de la grotte, à mesure que lumières s’allument, et nous nous retrouvons face à nos subjectivités, à la fois source de vérité et d’erreur sur le set qui vient de se dérouler. Nous avons été éprouvés, mais l’école des souffrances étant éducatrice, et nous en sortons plus éveillés sur notre condition.
Pour autant, malgré ce mémoire sur le nihilisme, nous ne nous laissons pas abattre, et poursuivons notre quête de sens, d’absolution, en compagnie de Regarde Les Hommes Tomber. Nous sommes comme Sisyphe prêt à repousser notre pierre au sommet de la montagne, en espérant y trouver une issue différente. Car nous pensons, donc nous n’avons pas fui.

Notre nouvelle ascension s’initie avec l’arrivée de la tête d’affiche sur scène. Les musiciens débutent leur cérémonie de dos, face à la batterie, nous rappelant la pochette de leur dernier effort Ascension. Ce soir, ce n’est pas le Verbe qui viendra en premier. Ce n’est qu’ensuite que, symboliquement, TC au chant, s’élève du sol sur lequel il était. Ce dernier est vêtu d’une cape, pareil à la mort, et semble être là pour nous annoncer notre terrible destin. Si nous en croyons les paroles de ce prophète démoniaque, Dieu a été destitué du Paradis par Lucifer et Lilith. Il erre désormais sur Terre, le bien et le mal n’existent plus. L’Ascension débute donc par la chute. Le dieu conté par Regarde les Hommes Tomber tombe à son tour. Qu’en est-il de l’Homme, dans cet univers ? Le frontman lève le voile progressivement sur sa personne : d’abord la tête, puis le corps entier. L’Homme reprend sa place face au mal. Face aux musiciens dont les visages sont couverts de corpse paints, Thomas exempté de tout maquillage, semble représenter le lien entre nous, les hommes, visages levés vers les cieux, et le spectacle qui se déroule en haut, duquel il fait partie tout en ayant une apparence similaire à la nôtre. Ce messager, aux gestuelles rappelant des prières ou incantations, nous livre des révélations qui pourront aider à notre Salut, il nous livre le message caché de l’instrumental grâce à son Verbe. Et il faut dire que les morceaux sont complexes. Les riffs des guitares sont un mélange habile et complexe entre divers genres qui ne se mélangent pas habituellement, subtilement soulignés par une basse très organique, lourde, et une batterie percutante, martelée voire tourbillonnante comme il est possible de l’entendre à la fin de The Crowning. Leur univers dramatique et sombre comporte pour autant une part de lumière. De fait, que ce soient les riffs allant crescendo, qui semblent s’élever vers le ciel sur de nombreux morceaux, ou les « envolées » vocales de TC, comme sur Stella Cross par exemple, les nantais semblent promettre un peu d’espoir dans la tragédie qu’ils décrivent. Et celle ci comporte plusieurs chapitres : les titres s’enchaînent à une vitesse folle, comme une histoire qui nous raconte l’avènement du mal, malheureusement couronné (The Crowning), un dieu vagabond, las de son exil, des êtres en quête d’ordre (Stella Cross) et l’histoire se termine sur la phrase « Regarde les hommes tomber », comme si la chute de l’Homme devait être une fatalité inévitable, une finalité. Pourtant, les paroles de ce titre, Au Bord du Gouffre, comportent des indices importants : « Le sacre du mortel / La quête du divin / La main céleste / Annonciatrice du retour manifeste (…) Ecoute les diables sombrer / Regarde les hommes tomber ». Il semble donc exister un espoir de retour, de Salut, loin du « gouffre où la chair est idole », un Salut qui ne passerait pas par le corps, et permettrait de faire sombrer les diables et tomber les Hommes. Ici, l’utilisation des mots semble parfaitement importante : les diables sombrent, le terme est particulièrement négatif, alors que les Hommes tombent, ce qui implique de pouvoir se relever.
Et c’est précisément ce que notre protagoniste, au centre de la scène, semble nous montrer : une voie pour nous relever après cette chute. En effet, en passant par la figure du mal avec sa cape, pour prendre ensuite une apparence humaine et s’adresser à l’audience à qui il délivre des messages qui ne seront pas accessible à tous, puisque cela implique d’être réceptif au post-black metal, il nous explique que la chute n’est pas forcément négative, puisqu’elle permet de récupérer la connaissance, en prenant le chemin de la main gauche (The Renegade Son), et donc de nous émanciper vers le bien et la recherche de soi-même en devenant notre propre dieu. La connaissance, il nous l’apporte par ses paroles, car lui s’est émancipé de l’univers originel dans lequel il était, pour se rapprocher des Hommes. Seulement de cette manière, nous pouvons casser les schémas répétitifs, nous libérer du serpent qui se mord la queue. Bien que le positif ne soit que disséminé et fragile dans leurs morceaux, il est malgré tout présent, et il est évident que le groupe a des valeurs qui dépassent le nihilisme : il y a une issue, pour l’Homme, pour ce Sisyphe. Mais pour cela, il faudra agir, et leur façon d’agir est de nous apporter leur parole. Nouvelle preuve que la musique est cathartique, de nombreuses manières. La lumière se fait dans la pénombre de cette messe noire, par des flambeaux allumés, qui viennent présager de plus grandes lumières : celles du retour à la réalité, d’une salle complètement allumée sur nos singularités, nos personnes humaines, comme en début de soirée. Un recommencement éternel ? Un ouroboros ? Peut-être pas, car entre temps, nous avons eu de quoi nous questionner, et avons accueilli la connaissance, ainsi qu’un peu de lumière. Mais avant tout, et cela peut être dit sans hésitation au vu des applaudissement, l’audience a surtout profité d’un concert de grande qualité, attendu depuis bien trop longtemps. Espérons que Regarde les Hommes Tomber ne mettent pas de nouveau 5 reports avant de remonter… sur scène.

Pour résumer cette soirée, nous pourrions reprendre la citation de Gille Deleuze, paraphrasée en début de soirée sur la toile de fond : « A la base de l’art, une certaine honte d’être un homme qui fait que l’art, ça consiste à libérer la vie que l’homme a emprisonné ».

Merci aux groupes, et merci à HIM média pour l’invitation.

Aurélie

Petite emo de 28 ans, passionnée de musique et de voyages.

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